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Chronique de Xian n°3 : Le dojo PDF Imprimer Envoyer
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21 août 2003 : CHRONIQUE N°3 : Le dojo

Le fait d’être inélégamment vêtu de cet étrange costume de coton blanc, de ceindre une vraie ceinture, et de monter sur les tatamis suffit à émouvoir n’importe qui. Montrer son incompétence totale en matière de saisie, de lutte, de chutes ou même du simple salut, et ce, devant quelques dizaines d’individus, c’est plutôt gênant.

Comment suis-je arrivé ici, où suis-je ?

Au dojo.

Voici le premier mot mystère, voilà le premier voile mystique.
Est-ce ennuyeux de dégonfler des baudruches, de faire éclater en pétards ce que d’autres ont appelé bombes ... le dojo n’est qu’un local.

Un local ? Pourquoi faire ?

Un local n’est rien. C’est un endroit, c’est un lieu. C’est le lieu où les membres du groupe se rencontrent C’est l’église, c’est le temple, c’est la salle d’armes, c’est la salle de réunion.

N’est-ce pas simple ?

C’est le dojo, - qui n’est guère luxueux.
Ce n’est pas le lieu qu’il faut embellir, consacrer - mais bien ceux qui y viennent. Le dojo n’est pas une salle de sport et, déjà commence l’absurde prétention de vouloir confondre d’une part, convaincre de l’autre.
Au dojo, les pratiquants sont silencieux, leur corps est bien droit, de l’assemblage des lignes physiques se dégage une sensation d’équilibre.

La pensée séparée du corps n’a plus de place dans cet univers sans émotivité.

Les mudanshas en face, les yudanshas à droite du Maître, homme simple marchant en éclaireur sur la voie que tous ont librement choisie. Le maître est impassible, indifférent aux agitations extérieures et aux petites tempêtes intérieures qui perdurent.
Le mot pourrait être barbare, mais il sonne si joliment à l’oreille, dojo, mystère, mystique, mythique, lorsque le pas de porte est franchi, lorsque les pieds, — chaussés encore ! sacrilège ! foulent plancher, carrelage ou paille de riz, appréhension et curiosité vous envahissent. Ici donc, vous l’avez lu, entendu, se passent des choses.

Le dojo n’est pas forcément rassurant de prime abord.

Une ombre, une crainte, un homme, naturel, on respire, un instructeur est là, — où à tout le moins un ancien, un habitué, un de ceux qui viennent ici régulièrement. Le regard et les paroles seront d’accueil, l’hôte, face au visiteur, se sent investi d’un rôle pédagogique et éducatif, déjà je me sens invité, sécurisé, déjà, je suis l’apprenti budoka.
Au bout d’une longue vie de pratique assidue et sincère, enfin, l’invité du premier jour comprendra le sens profond du mot, du local, du lieu, du dojo.

Le dojo est un diamant aux milles facettes où chacun se plaît à se retrouver, seul face à lui-même et seul face aux autres, et avec les autres face au monde intérieur, au monde extérieur, sous la houlette du Sensei, ce garant accepté et reconnu des élèves, des postulants, des disciples. Le dojo n’est donc pas lieu d’ébats, terrain de foot ou de tennis, là où chacun agit selon soit bon plaisir, ici, nous sommes dans le laboratoire de la vie, centre de recherche, de communion et de méditation, les murs du monde se sont effacés, cette salle de gymnastique d’école, ce hall omnisport communal, ce grenier aménagé, l’usine désaffectée sont devenus champ d’expérience où l’on se retrouve face à soi-même, à son devenir. Au fur et à mesure des années de pratique, l’invité a acquis des connaissances et passe régulièrement la porte, rejoint les vestiaires, noue sa ceinture, il est chez lui, il est dans cet endroit qu’il aime et respecte, il ressent quelque chose de vital.

Il a salué les uns et les autres, pensé à ce Sensei qui connaîtrait des secrets, les secrets de cette vie, de la vie et de la mort, cet homme qui lui a laissé entendre qu’il ne s’agit pas simplement d’apprendre ou de comprendre le pourquoi et le comment des choses, mais d’être en harmonie avec soi-même et la nature ambiante, à la recherche de cette vérité une et infinie, inaccessible étoile.

Le comportement d’un Budoka maîtrisant son art ne dépend ni du lieu, ni du moment. Le dojo est en soi, le monde alors devient mon dojo et je l’arpente avec aisance et sérénité.

Le monde est mon cœur, mon dojo, ce lieu magique où souffle l’esprit exaltant du Budo.

Note personnelle : le dojo d’Ernage m’a sauvé la vie, sans lui je me serais perdu dans le chaos universel, grâce à lui j’ai maintenu la puissance charnelle qui m’attache à Pomme et j’ai fait, nous avons fait Sophie, sans mes deux femmes et mon havre de paix, mes obsessions m’auraient éparpillé dans le tumulte du banal quotidien.

Xian.