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18 novembre 2003 : CHRONIQUE n°6 : J'ai rêvé le Japon

Pour nombre de pratiquants voire de simples aspirants du jiu-jitsu, le Japon est un but de voyage spirituel souhaité, rêvé, quelquefois atteint, le plus souvent décevant.

Tout homme arrivant au but géographique fixé se trouve ainsi confronté avec une réalité si différente de son rêve, l’Everest n’est qu’une forte colline, le miracle ne s’est pas produit ce jour-là place Saint-Pierre, aucun dieu n’est dans la Pierre Noire.

Au-delà de l‘illusion fracassée par la banale réalité, le concept Japon est encore plus difficile à saisir.

L’erreur fondamentale est de croire que les cultures orientales d’au-delà de l’Iran ont les mêmes buts humains que l’éducation « Croissant fertile » dont nous sommes le plus souvent issus (Juifs, Chrétiens, Musulmans), nous a donnés, l’erreur persiste lorsque l’on présume que les hommes des deux cultures veulent être raisonnablement heureux, et qu’ils doivent atteindre un sens d’équilibre au milieu des mêmes tensions et difficultés de la vie.

Tout cela est accentué depuis un demi-siècle par une progression technique des civilisations, un mélange des biens sans contrepartie spirituelle.

Les Maîtres décrits dans les ouvrages du XXème siècle sont disparus, restent leurs images et le foisonnement des idées qu’ils ont apportées. Cela seul survit, leurs dojos sont devenus des immeubles de villes tentaculaires ou des musées.

Que va donc faire au Japon un pratiquant de Jiu-jitsu du XXIème siècle ?

Il va le plus souvent débarquer à Narita et se plonger dans une ville déroutante qui lui fera penser au New-York cinématographique, il va s’insérer à l’instant dans la multitude, la foule dense, grouillante, bruissante incessamment, le Japon comme tout l’Orient est une fourmilière.

A Tokyo, le voyageur sera écrasé par le gigantisme architectural et la douceur étonnante de rares jardins aux tracés inconnus, le choc permanent d’une culture d’un modernisme effarant et de points de recueillement où l’on s’imagine le désert, la lande, l’infini. Autour des jardins impériaux, les joggeurs ne cessent de tourner, il y a tant à voir, mais le premier rendez-vous ne peut être que pour le Kodokan. Rien ne ressemble moins au Kodokan que le Kodokan. La Mecque du judo est loin du temple Eishoji où débuta Jigoro Kano.

La déconvenue survient alors, tiens tous les Japonais ne pratiquent pas les arts martiaux, le judo n’est pas le premier sport national, le jiu-jitsu est confondu totalement avec le judo, les revues locales ne citent pas de noms de champions, ne parlent pas d’un Maître qui ferait une démonstration. Les agences touristiques ne connaissent pas les adresses que fédérations qui vous semblent célèbres...

Le pratiquant se consolera en découvrant d’autres villes, toujours les mêmes paysages, étrangement toujours les mêmes sourires, ambigus, les mêmes yeux ronds, se moqueraient-ils ? A l’heure du repas, il n’est pas certain que les mixtures remixées ouvrent l’appétit.

Le moyen simple de parer à la désillusion du voyage dans un monde inconnu et devenant hostile au fur et à mesure que le temps s’écoule est de s’armer de patience, vertu orientale majeure, de décider que le Japon est un pays normal où les gens courent du matin au soir derrière le même bâton relais que le Parisien, le Londonien, le Berlinois...de la même manière mais peut-être pas dans le même but.

La consultation de l’annuaire téléphonique permettra de trouver quelques autres adresses de Maîtres dont on a entendu parler où dont telle ou telle revue a donné les coordonnées. La meilleure idée étant de partir d’Europe avec en poche des adresses remises par des entraîneurs japonais séjournant chez nous. A défaut, toutes les petites villes ou tous les quartiers de grandes villes sont équipés de centres sportifs souvent ultramodernes (rien à voir avec la photo dojo 1920 des habituelles revues) et l’on peut s’inscrire très facilement aux cours les plus divers. Il n’est pas rare de trouver dans ces centres plus de trente disciplines différentes enseignées chaque jour dès huit heures du matin.

Fouler un tatami japonais, être au cours parmi des élèves japonais voilà qui enfin arrive.

En ce qui concerne le jiu-jitsu, on s’aperçoit très vite que le niveau de technicité des élèves est assez différent, mais le plus déroutant sera la manière d’agir de l’instructeur. Ici peu voire pas de paroles, de l’action très vite après un petit quart d’heure d’échauffement, de gymnastique appropriée, chez les judokas et les aïkidokas, c’est très similaire à ce qui se fait en Europe, pour les autres, c’est souvent la découverte de mouvements peu classiques.

Pour le Japonais, jiu-jitsu est une gestuelle avant d’être une philosophie, il s’étudie lentement et par reproduction visuelle et sensitive presque exclusivement. L’Oriental donne sa confiance au Maître où ne le fréquente pas. L’élève imite, copie, reproduit le geste qu’il voit, perçoit, ressent.

Le cours est assez court, mais la pratique qui suit est elle, assez longue, souvent deux heures, et active, pas d’élèves en bordures de tatamis, pas de genou en terre pour souffler, Hi (dire aïe), face à face, hi, voire kiaï, attaque, défense, attaque défense attaque à plusieurs défense, souffle court, attaque défense, l’invité pâlit, les Japonais sont très courtois, semblant n’y rien voir, la cadence s’oriente vers un autre pratiquant, le groupe tourne, la dynamique vous épargne quelques minutes. Deux semaines de séjour, c’est la bonne mesure pour une première fois...

La conversation, lorsqu’elle est possible linguistiquement fera comprendre au voyageur que la finalité spirituelle a ici, aussi, fait place le plus souvent à des considérations matérielles immédiates, bien-être physique, aspect sécuritaire.

Le voyage se termine, les souvenirs sont dans les sacs et valises, quelques photos et des gestes, des gestes, des geste, quelques uns que l’on reproduira demain, tous les autres qu’on oubliera, sauf le voyage, sauf que le « spirituel » précisément est entré, est passé en soi alors qu’on n’y pensait pas, qu’on n’y pensais plus. Le bonheur de l’instant pratiquant est venu des moments les plus quelconques qui auront laissé trace dans la mémoire.

On retrouve avec un autre regard la salle à laquelle on est habitué, on s’aperçoit avec étonnement qu’elle a succombé aux rites, qu’elle ne vit quasi plus que par symboles, médailles, liturgies, diplômes et autres carottes, le retour aux sources qui n’a été qu’un voyage dans plus de modernisme encore laissera tout de même des pistes de réflexions, la compréhension qu’autour de l’Orient sur cette ronde terre se trouve notre Occident avec ses valeurs propres et qu’il est bon de savoir que de chaque côté on aspire encore à atteindre un mode de vie satisfaisant en se soumettant à une discipline éprouvée par le temps, sous la direction d’un Maître.

Le Maître ne se trouve pas au fond d’un dojo lointain, il est dans notre cœur, il conduit notre pensée, il guide nos gestes.


Xian.