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Chronique de Xian n°9 : Le débutant PDF Imprimer Envoyer
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20 février 2004 : CHRONIQUE n°9 : Le débutant

J’avais pratiqué le judo puis en 1959 le close-combat et même le combat tout court en passant le brevet commando et son application pratique.
Fils de militaire n’ayant jamais connu de son père que la photo du héros mort pour la patrie, il eut été inconvenant de ne pas réussir ce brevet-là.
Avant, je n’existais pas, après j’ai seulement voulu vivre.

L’inquiet qui vient demander « comment on s’inscrit » a toujours une bonne raison qui n’est pas celle qui amène le candidat adepte à l’un ou l’autre sport individuel ou de masse.
Inconsciemment, lorsqu’il s’agit de s’inscrire à une discipline martiale, il y a au fond de l’âme de l’inquiet un problème de relation physique, un problème de rapport entre lui et la violence. Cette inquiétude est rarement affirmée et se cache sous des apparences de motivations les plus quelconques.

Ainsi, avouerai-je qu’en 1960, j’ai grimpé, le cœur battant, le très mauvais escalier de fer qui menait chez celui qui fut assurément mon guide en la technique : Georges Leroy. Mais, mon cœur ne s’emballait pas vraiment pour les arts martiaux, quelques jours auparavant, désœuvré au centre de ma grand’ville, j’étais resté en admiration, non devant le technicien du jiu-jitsu qui présentait ses élèves en démonstration, mais devant l’un d’eux seulement, un sourire éblouissant par dessus un pyjama blanc : Elle était à mes yeux – et c’est la moindre des choses, plus qu’Ève n’avait dû être pour Adam, la femme.

Elle était donc avec eux comme un garçon, sauf que c’était une fille.
Elle ne pouvait être que belle, la preuve, c’est un de mes copains qui l’a épousée. Je ne vous fais pas son portrait, vous en avez certainement un pareil au coin de votre mémoire.
Et dans ce cercle infini de la vie, combien de temps me reste-t-il encore pour savoir si j’ai découvert les arts martiaux à cause d’une fille ou les filles à cause de l’art martial.

Je suis toujours débutant.

Pendant les cours, les débutants ne comprennent pas constamment les explications du professeur. Sur les tatamis, le cérémonial, les exercices de mise en condition physique et mentale qui précèdent le plus souvent une séance d’entraînement le déroutent. Au cours de l’apprentissage de la technique proprement dite, il n’est jamais question de force ou de puissance, et l’efficacité du mouvement qu’on lui montre et qu’on lui enseigne est, lui dit-on, liée à la personnalité du couple Tori Uke (Shite Nage), au « kokyu » qu’il possède et qu’il a su, après de longs moments de pratique, développer en lui. Finalement il apprendra que le « kokyu », clef de voûte de l’efficacité, ne doit son existence en chacun de nous qu’à la connaissance et à la maîtrise du hara et du ki autant qu’à la puissance de la technique de combat.
Et le débutant ne comprend rien à tout cela, entre nous, je me demande encore après quarante-quatre ans de ju-jutsu si moi-même j’ai une quelconque idée de cet hara, de ce ki, enfin, de ces choses-là dont on discute et qui semblent faire la différence entre le débutant et le confirmé.
Produire des combattants est une chose, permettre aux hommes d’être meilleurs par la pratique martiale est théorie étonnante pour le débutant.
Surtout le novice ju jutsu ! Ici, la rupture l’est d’avec les théories et habitudes actuelles, ici, l’homme moderne las de la compétition vaine et nihiliste se tourne vers une activité dépouillée de raison, l’apprenti entre en gestuelle qui ne lui apporte rien. Après le troisième cours il espère une sorte de confrontation extérieure qui n’arrive pas, après le quinzième il est terrorisé d’apercevoir le long chemin qui mène à la ceinture noire.
Je n’y arriverai jamais.
C’est au moment où le débutant déclare fermement, ce n’est pas si difficile !... que commence l’inquiétude véritable. Et la ceinture noire en vue, le pratiquant sait enfin qu’il devient un débutant.
Le « cours » ordinaire répond rarement à la demande individuelle, à la peur sociale, à la crainte des coups, au refus de la violence, à la question étonnée : mais comment le Maître fait-il ? Pourquoi n’est-il pas un homme ordinaire ? Ces questions obligent le Maître à se situer tout de suite haut, très haut dans l’échelle des valeurs et cette position suscite fatalement chez le débutant l’alternative du rejet ou de la contemplation.
Le débutant voyant ainsi le Maître à l’aise et souriant au milieu de tous les attaquants, fera-t-il un rapprochement entre son efficacité et son ancienneté, sa technique, son sens du combat ou tout simplement sa puissance physique à bousculer tous ceux qui sans ménagement se verront jetés comme dans un tourbillon, projetés sans avoir le temps de réagir ou même d’agir.
Un soir, le débutant comprendra que le Maître est banalement un homme qui a simplement acquis l’aisance et la liberté dans ses rapports avec lui-même et avec autrui, ce soir-là, le Maître sera heureux, il aura un disciple de plus.

Xian.