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2 octobre 2004 : CHRONIQUE N°15 : Le pouvoir de tuer

Note liminaire.
Il est indispensable tout au long de cette lecture de comprendre que le mot « jiu-jitsu » dont on glose par ailleurs tant au niveau sémantique qu’au niveau technique recouvre ici une idée philosophique et non un sport.
Il semblera difficile au pratiquant actuel assez débutant ou préoccupé de performance sportive de faire la liaison réelle, celle-ci pourra être explicitée lors d’une prochaine note ou lors de ses recherches personnelles tant sur les sites électroniques que dans la littérature, nombreuse, existant à ce propos.
Il faudra prendre en compte que le virtuel n’existe pas et que cette science possédée est celle d’un art de guerre.
De nombreux postulats devraient être démontrés, ce n’est pas ici le lieu ; le propos de cette chronique n’est pas présentement de faire un historique, pied à pied, à propos du combat, indissociable de celui du genre humain.

*****
M’sieu, m’sieu demande l’élève, vous nous apprenez les points vitaux ?

M’sieu, m’sieu demande cet autre, vous en avez déjà tué ?

Combien demande un troisième...

Mon maître (qui fut garde du corps d’un général célèbre) et moi-même qui ce soir-là rentrait d’Afrique centrale nous avons soupiré, souri et lancé assez haut et fort :

— Prenez un partenaire, randori, les gars !
*****

Opérons un raccourci, saisissant pour certains, affolant peut-être mais par trop réel, jiu-jitsu est une technique, une science, un art, le développement d’une philosophie qui de la nécessité de la réponse à l’agression individuelle est devenu un outil de précision capable de donner la mort.

Trente ans d’études sérieuses et de recherches techniques anatomiques offrent le savoir, le pouvoir de vie et de mort au postulant.

La maîtrise du jiu-jitsu est la domination du pouvoir de tuer.

Cet aphorisme répondra succinctement à nombre de questions sous-jacentes comme : qu’est-ce qu’un maître, voire un disciple, le Ninjutsu est-il différent du jujutsu, et plus banalement, le jujutsu pour quoi faire ?

Le jiu-jitsu comme tout art martial, peut-être plus simplement comme tout art, est un révélateur impitoyable de notre nature cachée, il n’offre aucune possibilité de tricherie ni de dépassement artificiel comme aller de la peur vers la violence ou du doute de soi vers la domination de l’autre.

Le jiu-jitsu est âme et corps du vrai budo (pour parler « moderne » puisque : comment le budo pourrait-il ne pas être vrai ?) Mais ici aussi comment savoir, comment se détromper, comment quitter l’ignorance ?

Budo est une activité de l'amour. C'est l'activité de préserver la vie de tous les êtres, et non de tuer ou de se battre. L'amour est la déïté gardienne de tout. Rien ne peut exister sans elle. Jiu-jitsu est la réalisation de l'amour des humains.

Je suis maître es jiu-jitsu, je peux le faire mourir, je peux donc le laisser vivre.

Moi le premier, jutsu est égoïste !

Tuer, efficacité, la technique est-elle efficace (sous entendu : suis-je capable de me débarrasser de l’autre, de le faire disparaître, de l’anéantir) Pourquoi cette question revient-elle sans cesse ? Influence du cinématographe ?

Demande-t-on à un peintre si son vert de Véronèse est plus efficace que la terre de Sienne ? Compare-t-on en terme d'efficacité Ésope et Baudelaire ?
Mozart et Ray Charles ?

Au-delà des premiers mois, des premiers émois, on cherche selon l’école que l’on fréquente, un style le plus efficace qui soit, selon son idée personnelle, pour combler un désir inconscient de domination sur son entourage. La notion est bestiale, essentielle à l’évolution de l’espèce, à sa survie, dès les premiers jours. Nous avons le désir de dominer.
De combattre.

Puis, il y a la découverte primaire : L'art du combat est l'art de détruire la vie.

Plus l’espèce s’alourdit, (à quand les dix milliards d’individus sur notre bout de terrain vague ?) plus la notion de survie se modifie, la raison s’infiltre, les raisons prennent le pas sur les émotions. La survie individuelle aujourd’hui passe essentiellement par la compréhension de la survie collective, je peux rester moi, je peux même être seul mais, seul avec tous les autres sur le radeau commun ! Je vis parce que d’autres vivent. Je passe de la nécessité de dominer à celle de protéger l’égalité.

C’est sans dominer que le maître est.

Vouloir dominer l’autre est indice d’un piétinement évolutif spirituel navrant.

Nous sommes égaux.

Nous l’avons toujours été et nous ne le savions pas, il a fallu comprendre les agressifs et les lâches, les couards et les téméraires, les hommes et les fous de dieux. Des maîtres orientaux des temps anciens ont étudié le combat. Ils en ont fait un art. Ils ont élaboré des techniques gestuelles de lutte d'une grande efficacité qu’ils ont combinées à la compréhension de l’énergie vitale. Pour eux, le Ki (japonais).

Cette découverte est de tous temps et de tous lieux, des forêts gigantesques équatoriales aux lichens rares de toundras nordiques, partout l’homme s’est battu, a étudié la guerre, a mis en pratique des techniques pour attaquer et se défendre de lui-même. Les mêmes gestes ont existé en pays de Loire, chez les Iroquois et en Cochinchine.

A l’agression ont répondu des études de protection, des gestes techniques, des automatismes, des méthodes... les temps se civilisent, on fit faire à l’outil ce que les mains ne faisaient plus, au lieu d’étrangler, on perfora, on pourfendit puis on s’éloigna, l’arc, l’arbalète, l’arquebuse, la rocket « propre », partout on nomma des pratiques, on les déguisa plus tard en gestes religieux, en activités sportives.

Ju Jutsu n’échappa à la norme que parce qu’il était insulaire, éloigné et qu’une civilisation différente s’était développée dans l’archipel. L’arrivée de Perry remit les pendules à l’heure, on allait faire de l’humanisme, du sport, un homme de son époque pensa que les vieux maîtres étaient ... vieux...Jigoro Kano et le modernisme japonais tentèrent de bousculer des techniques pour les enfermer dans des règles, démontrer que ces pratiques étaient obsolètes, querelle habituelle des anciens et des modernes, provisoirement enlevée par les adeptes du sport, ce fut un grand bien, Pearl Harbor et Nagasaki démontrèrent à suffisance que le sport pas plus que la musique n’adoucit les mœurs.

Les maîtres survivants décidèrent donc de poursuivre leur chemin prenant en compte l’évolution du monde strictu senso plutôt qu’à croire fadaises et politiques.

Et précisément, cette évolution rejoignait leurs pensées profondes : si vis pacem para bellum n’est pas antonyme de liberté, égalité, fraternité.

On peaufina donc le jiu-jitsu, chacun sa méthode, certains se donnèrent pour mission de concentrer, de résumer, de démontrer que la complexité pouvait se simplifier, ils affirmèrent haut et fort : Jiu-jitsu existe. Jiu-jitsu actuel n’est pas plus identique à celui de 1450 que la carriole des rois fainéants ressemble à la Roll’s de la reine d’Angleterre.

Le monde évolue et les choses changent, le but est resté identique : pour le moyen de transport, simplement se transporter, pour le jiu-jitsu, simplement rester en vie, en vie heureuse et en bonne santé.

L’ennemi ciblé fut mon autre moi-même, sans oublier l’autre, sans être naïf, sans rousseauisme.

Ayant acquis ce pouvoir, il m’a été proposé de l’enseigner. Je n’ai pas enseigné le pouvoir de donner la mort. Celui qui apprend à donner la mort s’engage dans une voie d’auto-destruction. Le pouvoir de tuer est celui de garder en vie, rien à voir avec la capacité de tuer.

On ne vient pas au dojo pour cela. Des tueurs, j’en ai connus, j’en vois même tous les jours.

Ils sont dans les réunions d’affaires, au bal, dans les salles d’attente, sur les trottoirs, un geste un regard, une attitude, je peux jurer être face à un tueur.

Un tueur qui, les circonstances ne s’y prêtant pas, ne tue pas.

Ils sont bons maris, bons pères, bons patrons, bons fils, ils attendent patiemment la révolution, l’attentat, la guerre, parfois seulement la radio du voisin qui tonitrue. Tout un peuple peut se lever un matin à Kigali et génocider un million de voisins...

Garder en vie, c’est atteindre un niveau technique où le mental et l’efficacité physique ne se manifeste plus dans la destruction de l’attaquant mais dans l’art de sauver deux vies : la sienne, la vôtre.

Le pouvoir de tuer amène à la coexistence pacifique et harmonieuse dont le secret réside précisément dans ce pouvoir d’orienter à sa volonté pensées et actes, forces et potentialités vers un comportement de maîtrise des forces vives et d’accès à l’amour universel.

Alors, quand on a compris le pouvoir de tuer, alors on a compris le sens de la vie. Lorsque l’homme spirituel a dépassé les aspects émotionnels, physiques, mentaux, moraux et intellectuels, alors est la sagesse Budo.

C’est de cette sagesse née de l’art – quelconque, ici jiu, ailleurs nin, aïki, ken, que naît l’homme capable de diriger ses connaissances et ses techniques vers une finalité supérieure : la compréhension mutuelle, l’amour, la paix.

Tout individu peut arriver ainsi à développer ses capacités essentielles pour le bonheur universel.

Pratiquer JUTSU est un bon chemin.
Xian.