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8 avril 2006 : CHRONIQUE N°26 : Chronique de printemps.

Une fois n’est pas coutume, c’est plutôt l’auteur Xian que le jutsuan (comme on disait autrefois) qui raconte...

...qui raconte l’aventure de celui qui écrivit en avant propos de son manuel d’aïki-do – il ne savait, en ce temps-là que l’on faisait de subtiles distinctions entre judo, jiu-jitsu et aïkido, aïki-jitsu, cet étonnant aveu :
Sans l’aïki-do, je serais sans doute mort.

Les lecteurs de Xian comme ceux d’Ernie Clerck, les fouilleurs d’archives et les anciens élèves de Tadashi Abe auront reconnu l’introduction du livre d’art martial écrit par Jean Zin en 1960. Si je reprends cette histoire, c’est qu’elle a le mérite de resituer hors contexte les mots do et jitsu qui feront l’objet de la prochaine chronique de Xian chez 100% Jiu-jitsu.
De même, les images de la chronique technique chez le même site sont-elles do ou jutsu ... explications du propos selon vos commentaires et au rendez-vous du moins de mai prochain.

La situation inextricable dans laquelle je fus plongé sans y avoir contribué en rien, m’incite, dit ce professeur d’art martial à Marseille ( Sho Bukaï ) à conseiller vivement ,à ceux qui ne connaissent pas l’aïki-do de l'étudier sincèrement. Fasse le Ciel qu’ils ne regrettent pas un jour d'avoir méconnu ce conseil, car si un championnat est une chose, une agression en est une autre. Les réflexes du champion sont trop différents de ceux d’un gangster pour qu'ils puissent lui être toujours d'une, utilité pratique au cours d’une attaque.

Il ne s’agit pas ici de mettre en valeur les mérites d’une discipline japonaise de préférence à une autre, encore moins de vanter la maîtrise d'un professeur d'arts martiaux face au danger. L'objectif que je vise, c'est de répondre à une question posée par certains de mes lecteurs : les mouvements d'attaque ou de défense décrits dans mes ouvrages ont-ils déjà prouvé leur efficacité dans la vie ?

La réponse est donc : Oui.
Pour les amis de Jean Zin, pour ceux qui ont pratiqué avec lui sur les tatamis, les lignes de son manuel parlent d’elles-mêmes. Pour les autres, voici l’histoire ...vraie,...

Le 1er mars 1959, se déroulait à Toulon le championnat de Provence des ceintures noires par équipes. En fin d'après-midi, le Judoclub de Provence remportait la victoire.
Les cinq élèves vainqueurs, (Robert, Jean-Claude, Christian, Marcel et Joseph) et leur professeur rentrèrent en voiture à Marseille. Arrivés assez tard dans la soirée, ils décidèrent de dîner ensemble avant de se séparer.
Ils choisirent un petit restaurant, dans une rue à sens unique dans laquelle, les véhicules, pour passer, devaient frôler ceux qui stationnaient sur un côté de la chaussée. Un seul emplacement disponible, devant un bar aux lumières filtrant à travers les volets clos. Jean Zin y rangea sa conduite intérieure, tandis que les autres, qui le suivaient allaient se garer dans l'artère voisine.
Jean ferma sa portière à clef et attendit ses amis. Une ombre, qu’il n’avait pas remarquée, se détacha de la façade sombre du bar, un homme à casquette, qui vint lentement vers lui.
— Dégagez de là, dit-il hargneux.
Zin prit la peine d'expliquer calmement qu’il n'en avait que pour très peu de temps. Est-ce son ton mesuré, ou le fait qu'il était d’une catégorie de poids au-dessus de celle de son interlocuteur à casquette ? Toujours est-il que celui-ci n'insista pas.

Zin alla à la rencontre de ses élèves. Avant d’entrer dans le restaurant, il jeta un coup d’œil derrière lui. La rue ne sentait pas « l’interdit ». Rien de particulièrement trouble. Une clarté pauvre tombait des lampes accrochées au fil médian de la rue. Des silhouettes de filles bougeaient à peine à l’extrémité des trottoirs.
Les consommateurs à l’intérieur des établissements discrets, n'attiraient pas l'attention sur eux.

À onze heures et demie, après avoir dîné assez rapidement, les élèves et leur professeur se séparèrent à la porte du restaurant.

Jean Zin se dirigea vers sa voiture. Tirant les clefs de la poche de son manteau, il s’apprêtait à ouvrir la portière, quand une paire de phares jaunes l’éblouit, un court instant. Les lumières devinrent veilleuses et il vit une 403 foncer dangereusement dans l’étroit passage.
Il bondit en avant, se glissant entre la calandre de sa voiture et le pare-chocs d'un véhicule en stationnement. La 403 lui frôla le corps.
Il avait levé les bras dans un geste d'esquive. Le conducteur freina aussitôt, descendit de son siège :
— Tu n'es pas content ? lança-t-il.
Et il marcha, menaçant, vers Jean, encore coincé entre les pare-chocs. Celui-ci dégagea ses jambes. Appliquant les conseils qu’il prodigue à ses cours, dédaigner la provocation, ne se résoudre au combat que s’il est inévitable, il songea, à se mettre au volant et à partir. Mais la 403 bouchait le sens unique.
Rien d'autre à faire qu'attendre au milieu de la rue. Son pardessus le gênait un peu, mais il ne l’ôta pas, n'ayant aucune envie de se battre. La journée du championnat avait été fatigante. Il ne souhaitait qu'une chose : rentrer chez lui, se coucher au plus vite. Il espérait que le conducteur belliqueux, après quelques mots en l'air, se ressaisirait, reconnaîtrait ses torts et, poursuivant sa route, lui permettrait de démarrer.

Or, l’homme semblait en décider autrement. De taille supérieure à la moyenne, les épaules larges, sans manteau pour embarrasser ses mouvements, il grogna, méprisant :
— Tu ne sais pas à qui tu as affaire !
Jean Zin ne répondit pas. Il venait de reconnaître un boxeur à la façon dont l'autre avançait l'épaule gauche, tout en concentrant sa force dans le côté droit.

Une seconde après, il sut qu'il allait frapper. Il devina la feinte. Le coup suivit. L’homme, en effet, de très bas, monta un swing qu’il appuya de tout le poids de son corps.
L’esquive intelligente va plus vite que la plus puissante des attaques disent les maîtres japonais et jean Zin avait toujours été un disciple attentif des experts d’arts martiaux qui enseignaient leur technique en Europe.

Il effaça son visage de la trajectoire du poing, par un simple taï-sabaki (mouvement qui consiste à tourner le corps sur le pivot d’un seul pied ) arrière.
Son agresseur troua le vide, en perte d'équilibre. Jean Zin avait alors à sa disposition plusieurs ripostes extrêmement dangereuses. Depuis le coup de tranchant, jusqu'au revers sabré derrière la nuque, en passant par l'atémi vrillé au foie, il pouvait étourdir l'homme ou l'étendre, peut-être mortellement, sur les pavés.
Il ne frappa pas. Il lui répugnait d'employer ses connaissances de taï-jitsu contre un adversaire qui se trouvait sans doute sous les effets de l'alcool.
Détournant à la volée le bras de son agresseur, il se contenta de le pousser dans le sens du déséquilibre.
.L'homme plongea en avant, comme si le sol attirait son poing avec la force d'un aimant. Il se releva, se mit à nouveau en position d'attaque, le regard fixé sur les mains de Zin qui adoptait la garde d'aïkido. La chute semblait l'avoir rendu prudent. Il hésita, puis, à reculons, se dirigea vers la 403.

Jean Zin pensait que l'incident allait s'arrêter, là. Mais l'homme n'était pas ivre et, pour lui, cela ne faisait que commencer. Par la portière de la voiture, on lui passa une bouteille. La main crispée sur le goulot, il revint sur ses pas.
Pendant ce temps, Jean Zin, ignorant la manœuvre, avait contourné le capot de sa voiture. Il se trouva prisonnier,
sur le trottoir exigu, entre les carrosseries et des fenêtres de genre espagnol, à lourds barreaux proéminents.
Prisonnier est le mot car, tandis que le boxeur approchait, il aperçut une autre silhouette qui arrivait pour le prendre à revers. Il reconnut l'homme à casquette, celui qui avait grogné : « Dégagez de là ». Il portait maintenant une longue barre de fer.

Impossible de croire plus longtemps à un hasard. Il s'agissait d'une action concertée. Sur l'arête de la porte cochère, le boxeur tenta de briser le fond de la bouteille. Il était à moins de deux mètres de Jean.
En aïki-do, une terminologie occidentalisée décrit : action « positive» et action « négative ». La première consiste à devancer l'attaque de l'adversaire et à engager un mouvement approprié, avant qu'il ait utilisé sa force.
La Seconde se rapporte à la façon dont on détourne l'élan adverse. Il n'y a pas de blocage comme en karaté mais une esquive accompagnée d’un enroulement. Celui-ci provoque un déséquilibre de l'agresseur qui perd le bénéfice de sa puissance et se trouve à la merci d'une riposte précise.

Zin engagea le combat par une application du premier principe positif. Avant que la bouteille ait pris son élan, il frappa le bras qui la tenait, tandis que de l’autre main, il lançait une patte de chat au visage de l'homme. Celui-ci tomba à la renverse. Sa nuque heurta les barreaux d'une fenêtre. La bouteille éclata à quelques centimètres de sa joue. Il s'écroula, étourdi, le visage ensanglanté par les débris de verre.
Jean avait déjà fait volte-face. Le buste en extension, les bras levés, il saisit la barre de fer du second agresseur, qui se levait pour lui fracasser le crâne.
Par un deuxième mouvement positif, de bo-jitsu, l'art du 'bâton long', il prit encore l'initiative de l'attaque. Tournant la barre, il l'abaissa fortement en travers du visage sous la casquette. Le sang gicla. Instinctivement, l'homme se cramponna au fer l'entraînant lourdement dans sa chute, comme une marionnette.
Jean Zin n'eut pas le loisir de reprendre haleine. Les établissements de la rue vomissaient des silhouettes silencieuses qui se dirigeaient vers lui, menaçantes. Seul, élément rassurant : à une extrémité de la ruelle, il crut reconnaître ses élèves qui revenaient.
Pour éviter d'être acculé au mur, il se porta au milieu de la chaussée, au-devant du troisième assaillant. Attaque, esquive, et riposte ne durèrent qu'une seconde. Par un atémi du talon, la redoutable « frappe de la mule », Jean Zin atteignit l'homme à un point vital, au-dessus de la ceinture et l'étendit sur le champ.

Mais, le quatrième se jetait déjà sur lui, le poing droit cuirassé de pointes de fer. Un déplacement latéral et Zin écarta du tranchant le poing américain qui lui visait la figure. En même temps, il contrait d’un coup naturel (tsuki) au plexus solaire. Son atemi dévia très légèrement. Son adversaire tomba sans perdre connaissance et réussit à s'accrocher à un pan de son pardessus.
Jean Zin, entraîné au sol, posa, suivant une technique classique de judo, un genou à terre et, reprenant aussitôt l’avantage il plaça un atemi, décisif, cette fois, entre les yeux.

Les pavés, à cet endroit, recevaient davantage la clarté d'une des lampes. Jean Zin, toujours dans la même position, vit, tout à coup, une ombre s’allonger.

Il se savait cerné, mais pensait avoir, provisoirement du moins, fait le vide autour de lui.
Il n'eut pas le temps de réfléchir. Un coup d’œil par-dessus son épaule, et il utilisa aussitôt l'esquive qui lui sauva la vie.

Car c'est ici que la phrase: « Sans l'aïkido, je serais sans doute mort » trouve son explication.
L'aïkido, en effet, permet d'avoir à sa disposition un nombre important de mouvements dans la position à genoux. L'homme, dans le dos de Zin, avait levé une énorme barre de fer et l'abattait sur sa tête comme une hache de bûcheron.
En un éclair, Jean Zin se retournait par un taï-sabaki à genoux. L'arme, dans un frôlement brûlant lui effleura le crâne et déchira manteau, veston, gilet, chemise et peau.
Jean Zin, ébranlé, eut, malgré tout, le réflexe de déséquilibrer son agresseur par une clef de jambe.
Il se redressa pour voir intervenir ses élèves. Jean-Claude, qui, en compétition de judo, combat en poids lourd, avait à sa portée l'homme à la barre de fer. Il lui fallut une fraction de seconde pour le réduire à l'impuissance. Les cinq élèves et leur professeur se mirent alors en cercle. Les bars avaient vidé contre eux une quinzaine de truands.

La raison de cet étalage d'agressivité ?
Insignifiante, en apparence. Tout avait commencé lorsque Jean Zin rangea sa voiture dans le seul emplacement libre de la rue.
L'homme à casquette était l'un des truands, de nationalité étrangère, qui contrôlaient non seulement les trottoirs de l'endroit, mais encore la plupart des établissements. Il attendait,ce soir-là, ce boxeur, «caïd» du lot. A son arrivée, il avait dû lui apprendre qu'un « cave » s'était permis de s'installer à la place qu'on lui avait réservée.
Le boxeur (connu dans son pays où il avait remporté un titre) faisait le tour du pâté de maisons quand il tomba sur Jean Zin. Peut-être ne voulut-il, en fonçant sur lui, que l'effrayer et lui donner une leçon. Peut-être, en descendant de son véhicule après lui avoir dit : « Tu n'es pas content ? » ne visait-il qu’à le marquer d’un coup au visage, toujours pour lui donner une leçon...

Il était dans son fief. Sur le trottoir, les filles assistaient à l'incident. L'homme à la casquette et les occupants de la 403 attendaient qu’il fit quelque chose. Il ne les déçut qu’involontairement. Il avait voulu corriger un prof d’arts martiaux.
Il reprit connaissance dans un bar où ses acolytes l'avaient transporté. Le visage dégoulinant de sang, il sortit de l'établissement pour voir Zin et ses amis semer la panique dans les rangs des truands.
Alors, comme un fou, il courut jusqu'à la 403 qui barrait toujours le passage. Hurlant à sa bande de s'écarter, il recula à pleine vitesse sur Jean Zin. Celui-ci attendit le dernier moment pour se jeter de côté. Il lança les clefs de sa propre voiture à un de ses élèves. Il évita à plusieurs reprises les pare-chocs meurtriers de la 403 avant de pouvoir monter lui-aussi.

Il était temps. Des truands ressortaient maintenant des bars armés d'automatiques tandis que le timbre avertisseur d'un fourgon de police retentissait.

L'épilogue de l'affaire ne concerne pas les arts martiaux.
Jean Zin se tira de la bagarre avec sa seule brûlure du dos et un hématome au bas du crâne.

Le public contemporain a hérité des jeux du cirque un certain goût pour le sang et les plaies du héros.
Xian.