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10 février 2008 : Chronique n°39 : Armé d'un couteau...

Il pleuvait fort sur la grand’ route, je cheminais sans parapluie, je me suis réfugié sous un porche, c’était chez Gibert, je ne pouvais mieux tomber, j’étais au milieu du monde virtuel de l’édition. Mon intention d’arriver rue de la Montagne Sainte Geneviève ne se réalisera pas, je suis resté un temps infini à fouiller et bouquiner dans les rayons et les caisses disparates. Sous le thème étiqueté Sport, art martial, j’ai ouvert et refermé cent, deux cents ouvrages de toutes collections, de tous auteurs. Suis-je entré dans le rêve... ?

L’incontournable et omniprésent Habersetzer était bien là, dessins puristes et textes épurés, mon cadet commence à se redire, en arriverai-je là, moi-aussi ?

Jiu-jitsu ne peut s’écrire en simple technique et chez Gibert comme auprès des éditeurs habituels d’Amphora à Chiron, de Delcourt à Zonhoven, je ne trouve pas de ces mots qui touchent en profondeur.

Sur des tréteaux voisins, des ouvrages de voyages, d’autres de philosophie. Comme dans les intros d’arts martiaux, la plupart nous parlent des différences Occident Orient et des incompatibilités d’humeur de ces civilisations.

Faut-il simplement rappeler que la différence essentielle est que l’Orient souligne le rôle de l’action dans le développement spirituel et minimise le rôle des symboles linguistiques, tandis que l’Occident, la Francophonie plus encore que les autres lieux, exposent le monde et la vitalité au travers d’une grand-messe du mot et relègue souvent le geste aux confins monastiques.

Jiu-jitsu tout Orient qu’il soit ose affirmer que les cultures de partout comme de nulle part ont, dans leur fondement philosophique martial, pour but fondamental la réalisation d’un mode de vie apportant à l’individu le sentiment d’être propulsé vers son accomplissement intime : se vouloir heureux en ayant atteint l’équilibre au milieu des tensions vitales.

Être jiu-jitsu est un style de vie réel et virtuel, tout à fait adapté au monde moderne, actuel qu’il soit d’Orient ou d’Occident.
Jiu-jitsu est une gestuelle salvatrice.

Ses gestes, ces gestes rappellent l’inconscient et le rêve au plus profond de nous, alors, l’imaginaire surgit et des auteurs de romans, de scénarii s’emparent d’eux et nous apportent la joie virtuelle d’un bon livre, d’un bon film. De Lemmy Caution à Bruce Lee, le jiu-jitsu est à l’honneur.

Au cinéma comme dans les pages des romans d’aventures, la technique est présente, plus ou moins bien décrite.

Et là, on commence à comprendre l’immense difficulté qu’il y a lorsque l’on veut décrire un mouvement que l’on pratique pourtant tellement simplement, enfin, très simplement après l’avoir pratiqué, reproduit, engagé quelques milliers de fois.

On a parlé dans une chronique passée de la défense contre un coup de couteau, pourquoi n’en pas faire une description ici et tenter de voir les imperfections du langage dans la photographie du geste.

Bien entendu, il y a autant de techniques de défense qu’il y a de manières de placer telle ou telle partie de son corps, une infinité donc. Soyons simple et n’entrons pas pour commencer dans le questionnement ... Faut-il de nos jours apprendre à se défendre contre un agresseur armé d’un couteau... au-delà, vient la définition du couteau, je me souviens d’avoir ridiculisé des pseudo-maîtres en démonstration, sortant de mon sac ce coutelas nippo-américain qui me servait à mes propres enseignements, une bonne vieille lame qui avait fait avec moi le tour du monde... une lame comme en joue Crocodile Dundee de bonne réputation.

Faut-il ou ne faut-il pas n’a rien à faire ici, le geste a été étudié sans agresseur, sans lame, sans intention de devenir victime, nous sommes sur le tatami ...

Il s’avance vers moi d’un mouvement à la fois lent et sûr, il se croit infiniment supérieur parce qu’il prolonge son bras d’un outil de vengeance, d’agression, de mort.
Déjà, il n’est rien, il est un squelette mobile, un homme ordinaire n’aurait aucune envie de me trucider, pour quoi faire ?
Ai-je dit qu’il y a mille attitudes, pour commencer, alors donc, sans en choisir une volontairement, lorsque le malandrin est proche, lorsqu’à distance de frappe, il lève le bras droit armé d’une lame éblouissante, tranchante, à la pointe dirigée vers ma poitrine, je ne vois rien de tout cela qu’une ombre envahissante. Dans un moment infinitésimal, cet étranger à ma sympathie entrera dans ma sphère vitale personnelle, c’est intolérable.

Le bras qui descend à vive allure va me rencontrer, ce n’est pas possible.

Ce n’est pas possible parce que j’ai organisé un autre scénario, le bras s’est levé à la tangente de cette sphère mienne, mon avant bras gauche prolongé de ma main ouverte, tendue, sabre l’air, percute le cubitus adverse au moment même où l’intention de frappe se traduisait par une impulsion vers moi. Le geste est bloqué instantanément à l’endroit d’inertie, la frappe s’est portée au premier tiers du bras de l’autre, le mouvement de mon bras est dynamisé par mon corps, mon bras surpasse le sien, le couteau s’est envolé et s’il ne l’était pas, si la tétanisation de ses doigts l’avait empêché de partir, le couteau est désormais derrière moi qui ait engagé d’un cercle de mon bras, le sien, sous mon aisselle, son épaule est bloquée par ma droite arrivée en force à la rescousse.

Je saisis mon propre poignet et bloque son coude en extension, il grimpe en déséquilibre sur la pointe de ses pieds, j’engage mon corps en vitesse et en souplesse sur son arrière droit, je lance ma jambe aux étoiles, c’est le shoot de Zidane dans le vide, la jambe reviens plus vite encore, mon talon percute le creux poplité ou le centre des muscles jumeaux de l’agresseur, je fléchis, il décolle, il chute lourdement sur la nuque et l’épaule droite, il est sonné.

Sur les tatamis, je le bloque, je le relève sans lâcher l’armlock, nous nous dirigeons vers le bord, vers le professeur, vers le maître, en ville peut-être vers un policier...

Au combat de guerre, oui, il y en a encore, Darfour, Ruanda et autres Irak, cela ne vous est pas inconnu, je ne peux plus rien pour lui parce que je ne pourrai pas le maîtriser indéfiniment, si je suis seul, je n’ai pas de choix, il voulait me tuer, n’est-ce pas ...

Alors toute cette description tourne à rien, lorsque j’ai saisis mon poignet et que j’ai provoqué l’extension de son bras armé ou désarmé, qu’importe, j’ai « verrouillé », le coude à craqué, le tendon brachial, comme une corde de guitare trop tendue s’est décroché, le bras est devenu inerte, invalide, la douleur fracassante provoquera le plus souvent l’évanouissement. Je ramasse le couteau et je m’en vais voir ailleurs si les cieux, si les dieux ne sont pas meilleurs.

Bon sang, il pleut encore, j’ai quitté Gibert pour aller m’asseoir à la terrasse du Saint Michel, enfin, je suppose que c’est comme cela que cela s’appelle, un de ces bistros-brasseries parisiens où tout le monde se connaît et ne connaît personne. Je suis entré sans crainte, le garçon s’est précipité, il tenait sa serviette sur son bras, son plateau fort correctement, j’étais revenu sur terre, il y avait quelques jolies dames, Hemingway et ce vieux Charles... Tiens, Alors toi aussi tu traînes parfois sur les boulevards ....

Nous avons bu un pot à votre santé. Nous avons parlé d’Henri. On a trouvé que le temps était plus vieux.
Xian.