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Chronique de Xian n°54 : Ici et maintenant PDF Imprimer Envoyer
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Ici et maintenant est un concept vital qui tente de vous convaincre de la nécessité impérieuse de faire des gestes, des actions, d’avoir des pensées qui trouvent leur origine et leur résolution à l’instant présent, instant qui comme le passé et le futur n’existe pas.

Le passé est définitivement passé, il n’y aucune possibilité de « réparer », « corriger », abolir un acte qui s’est déjà déroulé ; le futur n’a pas de corps, pas encore d’existence, il n’est pas atteignable, et pas plus que le passé, on ne peut le transformer.

La seule chose que nous puissions faire est de vivre l’instant présent, le vivre intensément, totalement, nous ne sommes pas virtuels, le temps ne passe pas, la dimension vitale est l’instantané.

D’où, l’importance primordiale de l’acte actuel.

Vouloir rendre heureux, totalement, le moment vécu est la mise en pratique réelle de cet apophtegme. Seule cette action vous engage vers un bonheur ou un malheur ensuite. L’acte devrait demander réflexion, l’inéluctable écoulement de la vie demande réponse immédiate, nous ne pouvons rester vivant que par la correction permanente de notre déséquilibre.

Je pourrais, à ce propos, placer phrases et exemples en tous genres, démonstrations, l’amoureux qui d’un geste ou d’un mot maladroit détruit le couple qui se formait, le cuisinier qui rate la sauce, pire peut-être, empoisonne l’hôte, le pilote qui se distrait de sa manœuvre… enfin, chaque instant de notre vécu, c’est évident.

Ici et maintenant

Le thème a déjà été abordé dans cette chronique, c’est, en art martial, devenu une sorte de leitmotiv – souvent mal interprété.

Je reviendrai ailleurs, pour des lecteurs moins avides de pratique martiale sur ce concept mal maîtrisé du temps et de l’instant, voyons en un exemple « réel » comment un aphorisme devient concept vital.

S’il semble simple à prouver dans le monde du sport : projection, ippon … il mérite plus longue démonstration lorsqu’il s’agit de mettre une technique apprise, étudiée, connue, maîtrisée en œuvre « dans le monde réel ».

L’évolution des mœurs et des moyens de communication ont tendance à nous soustraire de la réalité et à nous faire prendre des vessies pour des lanternes, non, tout le monde il n’est pas beau il n’est pas gentil sauf moi, bon sang c’est bien sûr et Madame la maîtresse d’école (profession surannée) qui m’apprend l’humanisme et la bonté universelle.

Mais voilà, le malandrin encagoulé n’est pas allé à la même école, il a forcé le petit levier qui ne sert à rien qu’à me rassurer, fermant (sic) la porte du garage. Le voici chez moi, l’intrus est entré dans mon intimité, il est mon ennemi, déjà commence l’erreur.

Je pense au lieu d’agir.

Imaginez tout ce que vous aller faire à l’instant où le bruit anormal vous alerte, un individu est dans le couloir de la chambre, à l’étage, il marche vers vous, il tient une petite lampe torche à la main gauche et un autre objet serré dans la main droite.

Je devrais laisser ici la page blanche et vous y inscririez tous les actes que vous aller poser, à la queue-leu-leu pour vous rendre compte de la profonde nécessité du « ici et maintenant ».

Le premier cas de figure est simple : Vous n’avez aucune notion de la défense physique personnelle, vous n’avez rien sous la main que l’oreiller de pilou, … il suffit d’y enfouir la tête et d’attendre. Plus tard, il sera utile d’appeler la maréchaussée dans l’espoir assez vain que l’on découvre qui était l’intrus et ce qu’il a fait de l’objet qu’il a emporté.

Le deuxième cas est potentiellement identique mais vous avez eu la très mauvaise idée d’acquérir une arme et de la planquer sous le lit ou dans le tiroir de la commode. C’est un poignard de commando, vous allez vous couper ou vous faire tailler en pièce dans les secondes qui suivent, plus rapidement encore si vous avez la malencontreuse idée allumer la lumière : rappel, l’inconnu ne veut pas être reconnu ! Vous étiez inspiré par le dernier James et vous avez acquis un Walther PPK, vous ne savez pas où est le cran de sécurité, et comment diable amener la balle dans le canon, c’est trop tard, vous vous retrouvez avec le bout de celui-ci contre la tempe ou l’abdomen. Cela va faire boum dans les oreilles.

Donc : ici et maintenant, si je ne sais pas quoi faire, si je ne sais pas le faire « bien » : je ne fais rien.

Je crois savoir quoi faire, d’ailleurs, j’ai appris …

Je suis affilié à un club de tir, je suis membre du Bruce marathonian institute.

Tireur amateur, vous savez surtout que la manipulation des armes à feu est interdite hors du club et que votre action serait malheureuse, pénalement punissable, humainement insupportable.

Pratiquant d’un sport de défense vous êtes dans le même cas… sauf si vous avez réussi à façonner votre esprit, vous êtes « vide », vous allez appliquer le côté martial de cette phrase répétée par quelques maîtres : ici et maintenant.

Vous allez prendre le « mental »… je suis moi, maître de moi, je ne peux tolérer l’intrusion, je n’ai aucune animosité, je n’ai aucune émotion, je suis debout, je suis en possession de l’ensemble de mes moyens physiques, dans la fraction d’instant suivant il y aura devant moi, en pleine lumière une silhouette sans visage, une forme humaine à qui je vais enjoindre de quitter les lieux, à qui je ne peux permettre d’entrer dans ma « sphère ».

Le fantôme prend la fuite, l’action s’éteint.

L’être s’avance et manifeste une volonté négative à mon encontre, il m’importe peu le geste qu’il va faire et s’il manipule ou non un objet, il n’est que la projection de lui-même : un humain faible et désemparé, un agresseur qui a peur.

L’un marche vers l’autre, « il » entre dans ma sphère, la perception de son mouvement va guider ma riposte.

Commencent ici une infinité de cas de figures, ils se dérouleront tous avec bonheur si chaque geste que je fais est complet et heureux. J’agis ici, ni réflexion ni temps…

Techniquement (du point de vue de l’application des méthodes de défenses personnelles basées sur la philosophie japonaise du jiu-jitsu), il y a quatre départs de scénario qui peuvent indifféremment être utilisés, les combinaisons résultantes amenant à la même situation : l’immobilisation infonctionnelle de l’agresseur. (Toute autre action est immédiatement relevable dans les pays « civilisés » des lois concernant la légitime défense).

On pourra discuter voire polémiquer à ce propos lorsque la situation sera réglée ou inexistante, le geste ou le cri qui tue n’a plus cours dans nos cités modernes, peut-être l’humain s’avance-t-il vers une société non-violente, le rêve idéaliste.

En attendant : Si vis pacem, para bellum.

Base obligatoire légale : l’agresseur fait un geste perçu comme atteinte à mon intégrité physique.

Que sont donc ces quatre scénarii ?

Sur quoi se basent-ils, comment fonctionnent-ils ?

L’agresseur mis soudainement devant une situation imprévue capte mentalement cet acte comme une agression envers lui. Il s’en suit un renversement émotionnel : d’individu dominant et volontaire, il devient craintif et anxieux. Les émotions vont prendre le pas sur la réalité, le geste engagé en est perturbé.

Ici est notre action. Et maintenant.

Et durant chaque enchaînement de gestes sera notre action, elle est donc perpétuellement adaptée à ici et à maintenant.

Je ne vais pas transformer cette chronique en une longue page théorique, l’instructeur sur le tatami pourra en donner tous les détails particuliers et chercher avec vous les manières, les tournemains.

Pour ne pas allonger le texte, je vais détailler ici le premier scénario, les autres feront l’objet des chroniques suivantes. Il s’agit simplement d’un exemple d’attaque et de défense, les deux gestes étant infiniment variables.

Le geste que je n’ai pas « vu » mais complètement ressenti vient vers moi, le but est ma tête.

Le scénario « un »« facile » est : blocage, atemi, immobilisation, projection, ses variantes « simples » sont (selon l’espace disponible) l’esquive et l’inversion des gestes de projection-immobilisation.

Le « geste » entré dans ma sphère se projette vers un but facile à déterminer, ma tête, j’en connais d’instinct le lieu et la position réelle dans l’espace, je sais exactement où je vais « bloquer » l’attaque. Il ne s’agit pas du geste de blocage que beaucoup pratiquent, en forme de « ude waza » selon le shotokan mais d’un « coup d’arrêt » qui est une projection réelle d’énergie et non une absorption.

Ce sera sur l’intérieur de l’avant-bras, en frappant (je frappe, donc ici s’additionnent les forces et mon blocage sera « douloureux » pour l’agresseur). Le ressenti de l’attaque ouvre une porte temporelle en ce sens que le « coup frappé » en contre provoque une onde de choc paralysant nerveusement l’attaquant. Cette perception est infinitésimale, elle se calcule en centièmes de seconde, elle permet l’action maintenant. Dans l’exemple actuel, je frappe, c’est un atemi percutant, c'est-à-dire selon les principes du Tenshin shinyo : avec l’intention de traverser tout en conservant le contrôle de mon propre déséquilibre. La frappe est à ma hauteur naturelle pour ne pas engager mon corps au-delà du mouvement. Cela peut-être le flanc, l’estomac, le plexus solaire, la gorge, la clavicule ou tout autre point décelé accessible. Je frappe même si l’adversaire est très vêtu, le geste n’est pas de l’occire d’un « coup de karaté » à la manière Hong-Kong.

Ici, c’est le lieu, la position de mes pieds et de mes mains, maintenant c’est le moment ou l’autre est déstabilisé, j’ai bloqué dans le passé, j’ai frappé dans le passé, j’enroule dans le présent le bras qui est contre le mien, je saisis à main contraire son poignet, les moments s’enchaînent, le temps raccourcit, les gestes se précipitent sans perdre leur ordonnance, je bloque son épaule, je bloque son coude, je bloque son poignet, ce n’est pas le fameux « viens-donc » connu des lutteurs, catcheurs et autres sportifs, c’est un blocage articulaire «des trois points en ligne » selon le principe de l’aïki-jitsu élémentaire. Chaque point d’appui provoque une luxation permanente qui peut être immédiatement amplifiée, le tendon brachial peut se disloquer, le poignet, le coude et l’épaule peuvent se désarticuler d’une simple pression.

Ici est la position de mes pieds et de mes mains, l’ensemble, en jouant de pressions et de gestes minimes, va me permettre de faire marcher (principe de la stabilité mobile cher au Goshin-do) cet inconnu vers un endroit plus sûr ou quelqu’un peut m’aider à appeler des secours, mais aussi maintenant je décide, par exemple d’augmenter la maîtrise de ma capture, de projeter par une technique de jambe ou de hanche (principe judo). La projection n’implique pas de liberté, je conserve la « clé de bras » en position, j’essaye de ne pas rompre le membre de l’autre mais de le placer réellement en position telle que chaque tentative de sa part vers une libération le conduise à une douleur telle qu’il abandonne cette idée.

L’idéal serait donc que cet inconnu ne soit pas entré chez moi, que la société en ait fait un individu heureux et responsable qui ne cherche point à nuire aux autres…

Et si …

Et si …

Xian.