Accueil Les chroniques de Xian Chronique de Xian n°55 : Ici et maintenant (suite)
Chronique de Xian n°55 : Ici et maintenant (suite) PDF Imprimer Envoyer
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Si la démonstration de l’art est assez simple sur le tatami : Il n’y a pas de combat en jiu-jitsu …

Il est beaucoup plus difficile de le faire admettre voire simplement comprendre et ce, d’autant plus que l’on s’adresse à un « pratiquant » moderne.

Oserais-je écrire comme HP (non, pas Bergman, l’autre) que cette Chronique est susceptible d'être extrêmement importante pour votre progression en Art Martial et pour votre évolution personnelle, en supposant que vous pensiez curieusement, que ce soit deux domaines distincts. Comme si manger et boire n'avaient pas le même but vital et que l'on puisse négliger l'une de ces deux nécessités sans conséquences graves pour notre vie...

C’est aux Japonais que revient le mérite d’avoir fondé des écoles traditionnelles de Jiu-Jitsu et d’avoir osé l’enseigner publiquement, alors que, dans nos cités européennes, le principe de la défense personnelle a totalement dégénéré. Bien entendu, le concept vital a évolué et l’art, qui jamais n’est extérieur à la vie, évolue de même.
Reste que le maître d’hier et celui d’aujourd’hui ne peuvent avoir que les mêmes qualités humaines.

Le maître, mystique, artiste, moniteur, passionné qu’importe le regard qu’on lui prête, est dans l’œil du cyclone, dans l’immobilité au milieu du mouvement. La réalité devient perception, elle acquiert un sens original que vous ne voyez pas (ou pas encore ou jamais).
Le réel ainsi créé au départ de la perception est exprimé et vécu, comme cela implique un changement de forme, de pensée, d’attitude, il y aura résistance, opposition, « l’autre » ne sentira pas qu’il y a une vie différente de la sienne.

Étant au centre, ne se sentant pas menacé, le maître en devenir ou établi est ouvert à tout nouveau savoir, et appose son empreinte, englobe tous gestes et pensées qui viennent vers lui.
Le maître n’est pas invincible, le maître n’est pas l’entièreté du savoir, il n’a rien à prouver.
Perdre, gagner, n’ont plus de sens. Très simplement le maître est celui qui peut parfaitement prévoir le déroulement d’une situation jusqu’au résultat final, en demeurant alerte et vivant jusqu’au dernier moment, en osant disparaître avant l’action elle-même si la conclusion foudroyante du sen-no-sen est qu’il serait détruit.

Connaître ses limites et les accepter permet de progresser sans fin, car l’expérience du voyage en lui-même, est bien plus importante qu’atteindre le but. Nous serions presque « coubertinistes » si la phrase célèbre : l’important est de participer, était comprise dans son sens réel : toute élévation personnelle, si minime soit-elle est louable, elle n’existe pas sans effort constant. Malheureusement, tant de sirènes nous entraînent sur des chemins de traverse, et lorsque s’en mêlent désirs et passions, le risque est grand de se laisser emporter et de devenir égocentrique, de sorte que plus aucun progrès n’est possible. Encore une fois, il faut trouver le centre mais dans cette nouvelle dimension, le centre est en soi-même.

Oui, oui mais murmurent encore le cartésien, l’européen, l’américain … on blablate … oui, peu comprennent les maîtres des écoles de jiu-jitsu traditionnels et ne voient pas, à priori, la nette différence entre le maître de ces écoles et tel grand sportif médaillé, tel autre expert d’un art martial coréen, thaï, chinois sans compter les experts de canne, épée et autres mulettes.

Le maître du jiu-jitsu traditionnel est sen no sen. Dans la plupart des arts martiaux et généralement dans tout acte habituel de la vie occidentalisée moderne, il est nécessaire d'attendre que le geste soit créé dans l'espace afin que le cerveau l'analyse pour y répondre au mieux.

Le maître du jiu-jitsu traditionnel ne développe pas son combat dans le temps mais dans l’instant, il n’y a pas de durée, le gain, la victoire, la maîtrise est atteint au moment précis où l'intention de l'agresseur naît. Quelle meilleure tactique de combat que d'empêcher un attaquant de se servir de son arme, pas de répondre à son agression, mais intervenir avant en la neutralisant du mieux possible ? Le principe peut se prévaloir d’universalité, il est applicable à chaque instant de la vie, en chaque circonstance. En technique de défense, malheureusement pour l’homme moderne, les lois ont créé la peur comme mobile de vie, le sécuritaire l’emporte sur la conception simple de l’individu maître de lui, il conviendra donc de pouvoir évaluer instantanément l’action à produire.
L'intelligence du jiu-jitsu traditionnel n'est pas plus dans l'application plus ou moins correcte de postures de « katas » ou de pieds plus ou moins bien placés pour ne pas être balayé que ne l’est pour le croyant la vérité immuable de la création du monde en six jours et du septième, le fameux repos dominical qui permet d’aller voir un bon match de foot, mais dans l'exigence de l'appréciation de ce bref instant qui se renouvelle à chaque instant : c'est-à-dire la  prise de décision irréfléchie (dans le sens non préméditée) immédiate.
Bien sur, ceci détermine un nouveau comportement, en particulier l'étude de la sensation plutôt que de la compréhension.
C’est un discours difficile à tenir en des temps télévirtuels mais que comprend mieux l’automobiliste dont le véhicule glisse à toute allure sur la plaque de verglas, en droite ligne vers l’arbre centenaire de bonne épaisseur : il sait d’instinct qu’il a le geste adéquat où il comprend avec stupeur que ses gestes désordonnés à gauche à droite pédale douce pédale enfoncée relâchée ne lui servent à rien. La raison n’est pas toujours celle du plus fort, la raison n’a pas toujours raison.

Revenons à notre malandrin pour un deuxième scénario … bah ! , je vais vous envoyer sur des notes anciennes (http://xianhenri.be/Jiujitsu/445mamethode/vhcas1reduc.html) et vous rappeler, une fois encore …

en pastichant Jean Zin que j’ai eu l’occasion de fréquenter autrefois à Marseille …

Le souci moral d’éviter le combat par tous les moyens n’est-il pas plus intéressant, plus méritoire pour un homme digne de ce nom, que d’abattre son adversaire, cela n’est-il pas la victoire par la paix ?
La victoire sur notre volonté, par la paix intérieure selon notre conscience ?
Je n’ai, hélas, ni la force de volonté, ni la sagesse d’appliquer constamment cette doctrine. Lorsque je puis, de temps à autre, y parvenir, croyez que je m’en félicite intérieurement. J’en suis plus heureux, que des victoires obtenues par la force. Ces victoires sur moi-même sont de plus en plus faciles et fréquentes.
Le Christ est tombé plusieurs fois sur le chemin du Calvaire, chaque fois, il s’est relevé pour continuer sa douloureuse progression. Pourquoi, après chaque erreur, n’essaierions-nous pas, nous aussi, de nous relever pour continuer notre « chemin ».

La philosophie et moi n’étions pas très franchement relationnel, à dix-neuf ans je naviguais, je fréquentais marins, affreux et mercenaires, commandos et militaires, aventuriers et gangsters, je préférais la lutte et l’action directe. Et puis la fréquentation des maîtres d’armes, des maîtres de l’esprit, la pratique d'une discipline de l’âme et du corps, je me suis rendu compte du changement qui s’opérait dans ma façon de juger les choses, de les voir évoluer, c’est que je me forçais à acquérir ce sang-froid.

Le jiu-jitsu m’a beaucoup servi pour cela. Je ne serai sans doute jamais un véritable modèle de patience et d’indulgence. Je m’en console en me disant qu’au moins j’ai aiguillé des gens de tous bords sur un chemin de vie que je crois heureux.

Écrire des mots et des mots, des chroniques… oui, elles contribuent à cet effort constant de recherche de la « voie », elles sont sans prétention, je laisse les phrases plus subtiles à des Maîtres capables de se sublimer, ne recherchant dans ma sphère, qu’à extérioriser une façon de voir.

Ne dit-on pas que celui qui fait ce qu’il peut, fait ce qu’il doit ?

Je crois que, si tous ensemble nous nous efforcions de mettre ce simple principe en application, bien des choses iraient mieux qu’elles ne vont. Et rassurons-nous tout de même un peu, les choses ne vont pas si mal que les Cassandre de nulle part veulent bien le crier !

Xian.