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Chronique de Xian n°59 : La tradition PDF Imprimer Envoyer
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En poussant la porte du dojo, on découvre soudain une autre relation aux "autres" et l'on s'aperçoit d'une certaine dépendance idéaliste et sociale de notre vie quotidienne, dont, parfois, nous n'avions pas eu pleine conscience.
Nous avons, culturellement, familialement, adopté, sans le vouloir profondément, un langage et des coutumes locales. Malgré notre force d'âme et notre caractère particulier, nous nous sommes adaptés à un groupe, le groupe a primé sur l'individu qui a ressenti un besoin de survie à partir de ce milieu.

Le dojo est un autre milieu que celui que nous connaissons, fréquentons habituellement.

Presque automatiquement et cependant, ici, très volontairement, nous prenons immédiatement conscience de notre désir d'unité avec "les autres" et cela prend la forme du traditionalisme.  C'est cela que nous recherchons réellement au-delà parfois d'un désir imaginaire de "nouveauté".

Traditionalisme nous semble synonyme de  "sagesse et vertu consistant à vivre conformément aux mœurs du milieu donné".
On va donc vouloir évoluer non pas vers une découverte neuve mais vers un acquit qui nous ramène à la conscience du commun, des "racines", d'un héritage, d'une continuité, de l'unité originelle et d'un avenir commun.

Cette idée est cependant volatile puisque toutes les choses évoluent et que nous avançons sans cesse vers l'avenir sans jamais pouvoir restituer un élément réel du passé.  D'autant plus qu'il est impossible de justifier une méthode par rapport à d'autres, de même que de défendre une tradition contre d'autres traditions. L'opposition aux autres détruit l'unité présupposée, mais ce qui l'achève, c'est sa division intérieure, son hypocrisie : évidence que toute idéologie renonce à se réaliser véritablement, que personne n'y croit vraiment même ceux qui y croient fermement.

La tradition n'a donc aucune importance sinon de masturbation intellectuelle n'ayant rien à voir avec la pratique de l'art martial dont la devise unique ne peut être que : Ici et Maintenant.
 
La tradition cependant existe en permanence et se modifie, celle de l'enseignement des arts martiaux est passée de la continuité orale de maître à disciple avant 1830 à un enseignement globalisé structuré et social actuellement.
En effet, on peut situer au premier tiers du XIXème siècle la naissance d'un enseignement plus systématique lorsque Soken Matusmura tenta une première synthèse des arts martiaux et mit en place une sorte de nomenclature. Peu après d'autres, tels Jigoro Kano dessinèrent les premiers concepts de l'enseignement moderne. Ce qui rend "moderne" et pas du tout traditionnels, l'ensemble des disciplines enseignées depuis 175 ans environ.

Ce qui est, convenons-en, assez jeunot au niveau historique.

L'enseignement "ancien" s'est perpétué assez régulièrement et lentement durant des siècles et des siècles et ce per saecula per saeculorum aurait dû se poursuivre sans heurt … sans l'arrivée fantastique du XXème siècle durant lequel les arts martiaux se sont développés à la vitesse de l'éclair.
Réaction à l'usage constant des armes à feu ? Je ne sais, mais les progrès furent important tant dans les conceptions que dans les enseignements et depuis une cinquantaine d'années, également dans la philosophie humaine qu'entraînent désormais les arts martiaux, plus spécialement les jitsu, les autres passant rapidement de "do" à "sports" (avec les dérives ordinaires supposées)

Les modifications de relations entre les enseignants et les apprenants n'a malheureusement pas eu que des effets positifs et donc certains s'échinent à devenir ou redevenir traditionnels … sans bien comprendre que ce terme ne recouvre pour eux qu'un vague désir d'appartenance à un imaginaire.

Si l'on devait s'en tenir à l'idée que la tradition est seulement synonyme d'un enseignement ancien, sans doute tous le sont plus ou moins, si l'on s'en réfère à l'apparition d'une méthode profonde et d'un "soke" (fondateur reconnu) :  on s'aperçoit qu'il y a une douzaine de "Maîtres" établissant une méthode structurée entre 1850 et 1950, citons pour mémoire Inoue, Kano, Ueshiba, Funakoshi, Mochizuki, Motubu, Chibana, Nagamine …

D'autres personnalités sont élèves de ces fondateurs et modifiant tel ou tel détail se disent "réinventeurs" d'un système ou d'une méthode, ils quittent donc la "tradition"  pour entrer en dissidence , en hérésie, parfois en opposition, le regard philosophique porté ensuite ramène les choses à leur juste place, un élève turbulent se croit supérieur au Maître, il ne l'est jamais, revenant à son tour humble dépositaire d'une connaissance limitée, partielle, d'un art martial qui est lui, illimité.

D'autres ne sont que tristes sires, personnalités étranges façonnées par le monde moderne médiatique accroché aux valeurs inutiles, aux médailles, aux billets de banque.  Un rapide coup d'œil à la presse "martiale" nous apporte une foison de maîtres et méthodes, aujourd'hui clownesques dans des keikogi multicolores, survêtements gymniques ou treillis de baroudeurs à la Jim la jungle, quand ce n'est pas le cirque du catch as catch can. Les pratiquants de Karaté, devant l'invasion des méthodes thaï, viet, coréennes et autres chinoiseries se font démonstrateurs de gymnastique rythmique  avec des bâtons à "floches", des armes de théâtre, et pour faire plus joli, plus super martial, crâne rasé passé au polish de carrosserie… on y ajoute des ah, des ha des ougne et des tchac comme dans les meilleures bandes dessinées … 
Le public applaudit, il croit fermement avoir entendu un kiaï.
Tout le monde est content.

Sauf le pratiquant sincère qui se demande … à quoi cela sert-il ? Mais il est vrai que tout fout l'camp, n'est-ce pas, demandons aux cyclistes ce qu'ils pensent des courses "officielles" … nous voilà donc à notre point de départ, pourvu que mon prof soit de la "tradition", reste dans la "tradition", me fasse découvrir le chemin de la voie, c'est pour cela que je suis venu …

C'est pour cela que j'ai poussé la porte du dojo.
Heureusement, la majorité d'entre nous découvre un grand nombre d'enseignants sincères qui à défaut de "tradition" perpétuent le sens de l'art martial et les vertus de la discipline physique et mentale. La plupart ont rapidement rétabli le sens réel des positions, des katas, de la division de l'étude entre la technique et l'usage de la technique. Heureusement, la plupart des instructeurs et professeurs ont conscience de la prudence à exercer lorsque l'on malmène physiquement les corps, les articulations.
La bonne pratique est source de bonne santé, indubitablement. Jeune instructeur, j'ai professé à des personnes que je croyais âgées, cinquante, soixante, ans et plus, j'ai démontré lors de plusieurs galas ou nuits d'arts martiaux comment des élèves de soixante-quinze peuvent encore grimper dans la hiérarchie des "ceintures", et aujourd'hui à soixante-dix ans quasi, moi-même, … ceci est une autre histoire … 

Ne cherchons donc ni spécialement la "tradition" ni particulièrement les "nouveautés" (comme en notre discipline de jiu-jitsu certains se gausent - je pense plus spécialement à un jitsu exotique qui n'est qu'une simple démonstration des positions classiques de judo au sol étudiées dans les années 1920 et donc totalement inefficace au combat "réel") restons humblement vêtus de keikogi blancs ou noirs habilement ceinturés pour qu'il ne me sembles pas disparus ces vêtements propres, non usés, non déchirés.)
Notre art martial plus spécialement n'a rien à attendre de ceux qui ont sauté dans le "train médiatique" du jitsu après quelques mois de boxe thaÏ ou d'autres combinaisons javanesques. Traditionnel (en notre esprit) ou moderne, notre art n'a rien à ajouter à son style propre, lequel est le style de chaque individu, le jiu-jitsu est d'abord une pratique individuelle, il n'y a rien à envier à celui qui se précipite pour ajouter une bricole pour rapidement supprimer tout ce qui n'est pas le coup dans la gueule qui va donner le point en "sport" .

Arrivent maintenant les Chinois … paraît que les positions inébranlables de Othsuka ne tiennent pas devant la mobilité … etc … Laissons parler les ignares et pratiquons, l'art martial ne supporte aucune comparaison, le passage des" héros", des inventeurs, des rénovateurs ne dure que quelques mois, quelques semaines parfois, jiu-jitsu fondamental existe depuis la nuit des temps …

Ce qui se comprend mieux est la recherche (souvent maladroite) de l'enseignant "sportif" dont les élèves sont demandeurs d'autres applications,  ainsi sont nés des styles étranges mélangeant aujourd'hui judo, karaté et autres luttes, c'est critiquable pour le puriste, c'est très bien pour celui qui ne peut s'éloigner pour rejoindre un maître ou un enseignant confirmé et réel dans une technique plus universelle. Les limites du "sport" sont rapidement atteintes lorsque la compétition n'est pas le but ultime ou profond de l'étudiant.

Parfois aussi, certains styles ne permettent pas une évolution permanente du fait d'une structure d'enseignement mal comprise.  Ainsi se perdent souvent des notions essentielles de katas anciens.

Et donc revenons au vocable tire : la tradition.
Quelle qu'en soit l'idée que l'on s'en fait, il est clair qu'en jiu-jitsu, comme d'ailleurs dans les fondamentaux du karaté voire déjà du kempo, l'ajout de méthodes diverses de self-défense qui plaît au public est légitime et pourtant … pas du tout traditionnel ou efficace. La génération actuelle a perdu un certain nombre de repaires, ce n'est pas en trifouillant que l'on va ramener des pratiquants dans les dojos. De manière générale, cycliquement, les étudiants restent en nombre assez identique et de tous temps le consommateur dit en avoir assez des vieux trucs, puis demande du traditionnel, qui justement pour lui est un vieux truc… mais y-a-t-il des "nouveaux trucs" ou seulement des appellations différentes ? Bien des prétendus maîtres semblent avoir réinventé la roue quand ce n'est pas le fil à couper le beurre !

Allons bon ! Le principal est la sincérité de votre engagement ! Le maître est important, l'élève l'est bien plus qui est le demain …
Il sera toujours très difficile de savoir qui est traditionnel ou pas, il sera difficile de décider où et quand "traditionnel" a commencé.

Enseigner le "structuré", y ajouter ce que votre maître vous a appris, compléter avec votre expérience, voilà qui fait à mes yeux un prof "traditionnel"…  sait-il ce qui était avant 1980 ? 1960 ? 1890 ? 1650 ?

Suis-je traditionnel ?  Qu'importe sommes toutes … S'il me suffit d'apprendre, je poursuis dans la voie que m'indique le professeur, s'il m'est indispensable de faire connaître mon savoir, je reste élève et j'y ajoute de la création et de la pédagogie. Il ne faut évidement pas créer n'importe quoi ! Mais il ne faut pas non plus s'accrocher à la création en elle-même, l'œuvre est fragile, éphémère souvent et parfois même sans public. 

Alors, on recherche à nouveau …
La tradition.

Xian.