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La réflexion de Luc Normand, Enseignant diplômé d'état Judo, Jujitsu, Self-défense, Taïso, Pays de Loire.

"Quel avenir pour le Jujitsu ?"

Je pratique le judo depuis 1972. Je suis diplômé d’Etat, depuis 1988. Je suis devenu progressivement enseignant professionnel, tout d’abord en judo, puis j’ai élargi mon enseignement, en me dirigeant vers le jujitsu et plus récemment vers la self défense.

Le judo a été mon unique centre d’intérêt de 1972 à 1990. Il m’a apporté bon nombre de satisfactions, notamment, la rencontre de personnes de grande valeur, lors de stages d’été… Je pense notamment à Patrick Roux, Kyoshi Murakami…

La création d’une section jujitsu, par le président d’un club, où j’enseignais m’a fait découvrir celui-ci. J’ai alors consulté quelques ouvrages sur le sujet, puis, j’ai participé aux stages départementaux, ensuite régionaux pour me former.

Depuis 1999, je participe aux stages nationaux de jujitsu de l’école nationale de judo.

La première personne qui m’a vraiment ouvert les yeux sur cette pratique est Laurent Thomas. Je pense que celui-ci a été un moteur essentiel pour la promotion du jujitsu au sein de notre fédération.

La participation aux stages nationaux m’a permis de rencontrer Guy Mennereau. Ce dernier m’a fait découvrir une pratique plus large allant, pour reprendre une de ses expressions vers un « Jujitsu universel ».

Après un certain recul sur la pratique de ce sport, beaucoup d’interrogations me sont venues. Certains échanges, certaines discussions avec d’autres enseignants ou gradés m’ont incité à écrire cette réflexion tout à fait personnelle. Davantage, dans le but et le secret espoir de faire avancer un peu les choses, plutôt que pour faire une critique systématique.

L’image du jujitsu aux yeux du grand public
Le mot jujitsu n’évoque pas grand chose quand on le cite. Il provoque plutôt un froncement de sourcils et un questionnement sur cette pratique. On se heurte déjà à un premier obstacle.
La concurrence est rude en ce moment. Beaucoup de sports de combat comme le taekwondo, la boxe taï et le kick boxing ont un impact auprès du public. Surtout chez les jeunes, du fait de leur médiatisation par les chaînes de sport, Internet…
Il serait peut être judicieux de faire une campagne publicitaire, notamment par l’intermédiaire de spots télévisés. Bien sûr cela a un coût et entre dans un choix politique, de développement ou non de cette pratique.
La publicité encourageant la pratique du judo a eu un effet bénéfique. Pourquoi ne pas favoriser le développement de la pratique du jujitsu de la même façon ? Cela aurait sûrement un impact positif sur le public.
L’image du jujitsu est actuellement rattachée au jujitsu brésilien qui a su (se vendre) grâce à une publicité importante au sein de magazines spécialisés.

La place du jujitsu au sein de notre fédération
La possibilité de choisir l’option jujitsu lors des stages nationaux est me semble t-il récente. Personnellement, j’ai fait ce choix pour la première fois en 1999. J’ai tout de suite eu l’impression que le stage jujitsu se déroulait un peu en marge des stages katas et debout sol. En effet, nous nous sommes retrouvés excentrés dans une salle surchauffée avec la promesse que les groupes allaient tourner au cours de la semaine. J’ai ressenti encore cette même impression lors du printemps suivant, au Vieux Boucau, où le stage s’est déroulé sous un chapiteau.
A mon avis, la pratique du jujitsu est tolérée, mais elle me semble déranger les « puristes judokas ». Le jujitsu bénéficie d’une politique de la pratique, mais elle ne concerne que l’aspect sportif, soit un faible pourcentage de nos pratiquants de clubs. Que fait-on alors pour la plus grande majorité?
Des pratiquants m’ont souvent fait remarquer qu’ils avaient du mal à trouver leur place au sein de la fédération où le judo prime.

Les attentes de nos pratiquants
Je vous parle de mes expériences, des remarques qui m’ont été faites par des pratiquants que je rencontre lors de mes interventions, durant les stages départementaux et des constats que j’ai pu faire au sein des différents clubs où j’enseigne.
L’aspect « compétition » n’intéresse pas ou très peu notre population. On trouve parmi les élèves différentes catégories, des personnes qui renouent avec le tapis après un vécu de judoka, mais qui recherchent une pratique moins traumatisante et plus ludique. D’autres personnes, je trouve plus nombreuses, viennent pour trouver une méthode de self-défense. Il m’est arrivé de perdre beaucoup d’élèves de cette catégorie car ceux-ci viennent, il est vrai pour trouver des réponses toutes faites à certaines situations d’agressions. Je pense que le jujitsu ne répond pas complètement à leurs attentes, car il est pratiqué dans un environnement particulier, le tatami, avec une tenue spécifique que l’on ne retrouve pas dans la vie de tous les jours. Le jujitsu s’avère être un bon tremplin pour aller vers la self-défense, mais des stages et des cours réguliers s’imposeront à terme pour permettre une approche nettement plus réaliste.
Nous avons donc différentes catégories de pratiquants. C’est certes une richesse, mais l’alchimie est parfois difficile à atteindre entre le pratiquant sportif et celui qui recherche une pratique dite « traditionnelle », que pour ma part, j’appelle « conventionnelle » avec une préparation de grades.

Le jujitsu et les enfants
J’ai créé une section pour enfants âgés au moins de 10 ans, depuis la saison dernière. Je faisais une approche jujitsu très souvent lors des stages de vacances scolaires et l’intérêt de ce jeune public m’a poussé à cette création.
J’ai des enfants qui font un cours judo et un cours jujitsu et certains ne pratiquent que le jujitsu. Ce jeune public est captivé dans un premier temps par le travail pieds/poings mis en exergue notamment, par les films d’actions.
J’ai, par sécurité, réduit le travail sur les clés, je suis agréablement surpris de la progression de ce jeune groupe. Il serait dommage de se priver de ce jeune public pour le voir partir vers d’autres pratiques plus en vogue comme le taekwondo, le karaté…
Deux d’entre eux ont décidé de s’orienter plus vers le judo la saison prochaine, par contre je vais conserver de jeunes élèves judokas grâce à cette section jujitsu. Ceux-ci le pratiquaient depuis déjà plusieurs années et étaient peu attirés par l’aspect compétition vont changer de filière.
La crainte de voir le nombre d’enfants judokas diminuer par la mise en place de sections jujitsu jeunes est selon moi caduque.

Le jujitsu sportif
Pour ma part, j’essaie de motiver mes élèves de la section enfantpour qu’ils se dirigent vers cette pratique et je me réjouis de la décision fédérale d’ouvrir une compétition technique à partir des benjamins et des minimes. Hélas, force est de constater que nos champions de jujitsu sont peu médiatisés, par rapport à nos champions judokas. Le jujitsu combat nécessite pourtant de grandes aptitudes en judo et un règlement qui n’est pas aisé pour les néophytes. Le duo système est intéressant, mais ne constitue pas une fin en soi, simplement une étape dans la vie d’un jujitsuka. Il demande beaucoup de travail et surtout de nombreuses chutes en rebutant certains. De plus, il ne faut pas tomber dans le travers d un show chorégraphique. Il n’est pas souhaitable que seuls les aspects sportifs du jujitsu soient mis en exergue comme en judo. La difficulté est alors de conserver des licenciés après la période dite de « compétition ». En effet, nombreux sont ceux qui raccrochent complètement le judogi, alors que la pratique peut et devrait s’ouvrir vers d’autres recherches où le combat et la victoire ne sont plus les moteurs principaux.

Jujitsu et self-défense
Comme je l’ai déjà souligné, le jujitsu tel qui est pratiqué dans nos clubs ne peut suffire à mes yeux comme méthode efficace de self-défense. Je cherche donc depuis 6 ans des informations dans d’autres arts martiaux et dans des stages de self, où l’on côtoie des pratiquants de différents horizons, où le port de judogi est abandonné. Cela m’a permis d’enrichir considérablement mes cours, je me suis orienté principalement vers le travail au bâton court et au couteau.
J’ai fait le choix de donner dans la semaine un cours conventionnel dans lequel j’enseigne les colonnes le goshin jitsu et les techniques spécifiques du jujitsu. Le second cours de la semaine a une orientation self. Je me sers alors d’un éventail plus large du fait de mon vécu, j’essaie toujours de faire le lien entre la pratique martiale et la pratique de la rue qui n’ont rien a voir.
Cette diversité plait à mes élèves et cela n’empêche pas certains de préparer et de réussir leur 1er dan.

Le jujitsu et les grades
Mon avis a évolué sur la question. Il y a quelques années, pour moi, il s’agissait de la même pratique, mais le jujitsu s’est émancipé et son nombre de pratiquants a augmenté. Maintenant, je pense qu’il s’agit de deux populations de pratiquants différentes, avec ses attentes. Un certain nombre pratique les deux activités. Mais quel en est le pourcentage ?
Des élèves judokas m’ont souvent fait remarquer qu’ils se sentaient gênés de conserver leurs ceintures noires, lorsqu’ils venaient participer aux cours de jujitsu.
Il y a des liens comme on peut en retrouver quand on pratique l’aïkido, le grade judo jujitsu est différent il est regrettable de ne pas avoir une filière de grades pour les kyus et les dans propres au jujitsu.

Les différentes écoles
Un sujet épineux. Pour des raisons qui leur sont propres certains ont fait le choix de quitter notre fédération ne se retrouvant pas dans l’orientation donnée au sein de la ffjda. Ce choix se respecte. Si une évolution de la pratique venait, rien n’est jamais figé, je suis sûr que certains courants nous rejoindraient, d’autres pratiquants n’ont jamais évolué au sein de notre fédération.
Je n’ai pas encore participé à des stages d’autres courants, cela n’est pas ma priorité, axant ma formation davantage sur la self-défense. Si j’en ai l’occasion, je ne manquerais pas de le faire, car j’entends me faire ma propre opinion.

Quel avenir pour le jujitsu ?
Un fait incontestable, le jujitsu fait partie du paysage des arts martiaux. Cet art de guerre, à l’origine remodelé pour une pratique à vocation sportive, a son public. Mais quelles solutions pourrait-on envisager pour permettre son émancipation ?
Le nombre de pratiquants pourrait, il est vrai permettre la création d’une fédération en regroupant différents courants. Pour ma part, je préférerais que le jujitsu devienne une discipline associée comme le kendo avec son fonctionnement et ses grades, son diplôme d’enseignement, tout en restant dans le giron de la fédération de judo, qui a contribué à son épanouissement.
Le problème de l’enseignement est aussi un élément important, car il manque de professeurs vraiment spécialisés en jujitsu. Certains enseignent des techniques de judo soupoudrées d’un semblant de jujitsu. Pour prendre l’exemple de mon département( Loire Atlantique) , il y a une pénurie de brevetés d’Etat qui enseignent le jujitsu. J’ai des élèves qui feraient de très bons professeurs de jujitsu, mais ils sont rebutés par le brevet d’Etat, car le judo n’est pas leur moteur J’ai ainsi perdu un bon élément parti vers un autre sport martial, où un brevet fédéral lui a permis de se réaliser. Il serait dommage que notre jujitsu s’essouffle et que le nombre des sections diminuent. Les tendances s’inversent parfois vite !
Le travail des armes est occulté ce qui est dommage. Ce dernier plaît aux élèves et permet de relancer l’activité, comme je l’ai déjà indiqué, je suis allé chercher ailleurs des informations concernant ce travail.
Un magazine spécifique serait aussi intéressant. En effet, la majorité des jujitsuskas ne semblent pas être abonnés à la revue « judo magazine » qui parle de jujitsu de manière brève, évoquant principalement les résultats sportifs.
Le jujitsu a énormément évolué. Il a besoin de trouver un nouveau souffle, afin de repartir de plus belle. Beaucoup de professeurs attendent un nouveau dynamisme dans les méthodes d’entraînement. J’ai ressenti ceci lors d’échanges lors de stages. Il faudrait que les différents aspects du jujitsu soient exploités pour que chacun y trouve son compte et pas seulement le côté sportif, qui n’est pas la priorité principale de nos adhérents actuels de clubs. Je regrette que les nouvelles unités de valeurs pour le 1er dan nécessitent une pratique importante de judo, décourageant certains. Je déplore également qu’il n’y ait aucune option jujitsu pour le 2ème dan.

Pour atteindre sa plénitude et devenir une pratique à part entière le jujitsu se doit d’évoluer sans oublier ses racines. Cela pourrait même amener des pratiquants à se tourner vers lui, venant grossir ainsi les rangs de notre fédération. Il existe non pas un, mais des jujitsus, il serait néfaste de s’enfermer dans une pratique étriquée. Je note déjà le souhait de notre fédération de développer le travail au sol, gageons que d’autres chemins vont s’ouvrir à nous pour tendre vers une pratique universelle…